Vos objectifs sont-ils vraiment les vôtres ?
Voici Punchline, la newsletter du duo Punchie. Nous sommes Félix et Jean, entrepreneurs et coachs depuis 8 ans, spécialisés dans l'amélioration de la performance des dirigeants et dirigeantes à travers les interactions et la communication. Notre mission : soulever les bonnes questions, décrypter les dynamiques d'équipe et aider les leaders à gagner en lucidité et à prendre des décisions.
Il y a une aspiration commune à beaucoup de dirigeants : vouloir “toujours plus”.
Aller toujours plus loin, viser toujours plus haut, ne jamais se reposer sur ses lauriers.
Dans sa version valorisée socialement, c’est un moteur puissant, et le signe d’une ambition sans plafond (la limite étant le ciel, comme il se doit). Dans la mythologie entrepreneuriale, “toujours plus” c’est ce qui distingue les grands de la plèbe : une énergie toujours renouvelée qui nous mène à dépasser plus de limites, affronter plus d’obstacles, accomplir plus que les autres.
Ce qu’on voit au quotidien en revanche, derrière le “toujours plus”, c’est souvent une insatisfaction permanente qu'on a appris à appeler “ambition”. Ce sont des personnes qui atteignent les paliers qu’elles se sont fixés… et les dévalorisent aussitôt. Quand on essaye de les féliciter pour une victoire, la réponse est souvent “Ah ça ? Non ça c’est rien, le vrai but c’est…”. Comme Serena Williams, qui rentre au vestiaire après avoir gagné Roland Garros, et lâche “Bon, on fait comment maintenant pour gagner Wimbledon ?”. Ce sont des gens qui atteignent le succès, la sécurité financière, la reconnaissance qu’ils cherchaient et… n’y trouvent pourtant pas de contentement. Leur réflexe alors : fixer un autre palier, et donc repousser à un horizon plus lointain le moment d’être satisfaits. “Toujours plus”.
Alors on va vous le dire comme on le pense :
Oui, vous le sentez venir, ce n’est ni la première ni la dernière fois : cet article va piquer un peu. Peut-être même en énerver certains. Car on va parler de l’importance de se fixer des objectifs, pour soi-même, en tant que dirigeant. Ça va agacer ceux qui pensent fermement que “cartonner” est un objectif, comme ceux qui pensent que définir un objectif, c’est se limiter. Ce n’est pas comme ça qu’on le voit, mais avant de vous donner notre définition, essayons de comprendre le problème avec le fait d’en vouloir “toujours plus”.
Il y a plein de façons de ne pas avoir d’objectifs.
La première, bien sûr, c’est de refuser de se les fixer, parce que des objectifs clairs semblent tuer un peu l’aventure et la surprise (“si je fixe un but et que je l’atteins, après, je fais quoi de ma vie ?”).
La deuxième, c’est de ne pas assumer ce qu’on veut vraiment, parce que ce n’est pas valorisant (quand quelqu’un dit “non mais moi ce que j’aime le plus dans la vie c’est de pouvoir passer du temps avec ma famille” eh bien c’est un objectif, désolés).
La troisième, c’est de se mentir sur ses vrais objectifs (comme de dire à qui veut l’entendre qu’on veut scaler, alors qu’on n’en a pas du tout envie).
Vous l’aurez noté, c’est un combat constant entre ce qu’on veut vraiment et ce qu’on se sent obligé de projeter. Entre l’intérieur (ce qui vient de nous) et l’extérieur (ce qui ne vient… pas de nous, même si on se convainc que si). On en reparlera. Commençons par essayer de comprendre pourquoi l’absence d’objectifs, ou des objectifs non-formulés ou fallacieux, c’est un problème.
Ce qui se passe, quand on ne décide pas consciemment de ce qu’on veut, c’est généralement qu’on laisse autre chose décider pour soi. Ce qui prend le dessus alors… ce sont nos émotions. On peut projeter de la win, du drive, du sky is the limit mais en réalité, ce qui nous dirige, ce ne sont pas des objectifs, mais des injonctions qu’on n’a jamais questionnées.
C’est comme ça qu’on peut se laisser guider par des drivers sur lesquels on n’a aucun contrôle. Par exemple :
Le besoin de revanche : en réaction à une histoire familiale, personnelle, ou à quelqu’un qui nous a un jour imposé une sentence (en décrétant par exemple qu’on “n’arriverait jamais à rien”). On passe une vie à tenter de détromper quelqu’un qui nous a parfois oubliés, et quand on atteint ce qu’on pensait être notre but, on est perdu : on ne sait plus se définir qu’en creux.
La peur : la peur de l’échec, de la chute sociale ou du ridicule par exemple, qui peuvent nous amener à prendre des décisions en réaction plutôt qu’en construction.
La comparaison : soit la comparaison avec un standard qu’on a posé soi-même (par exemple, la pression pour les anciens “premiers de la classe” de continuer à performer), soit la comparaison avec quelqu’un d’autre, qui nous pousse à nous évaluer vis-à-vis d’une figure extérieure (et souvent idéalisée), et à toujours se sentir insuffisant et en échec.
Le devoir familial : l’idée qu’on doit quelque chose à ses parents, qu’il faut remplir leurs attentes ou les dépasser. Même quand, parfois, on ne sait rien de leurs vraies attentes.
Ces héritages émotionnels peuvent être un moteur, c’est vrai. Ils peuvent nous porter pendant des années. Mais à quel coût, émotionnel et psychique ? Celui d’un combat qu’on ne mène pas vraiment pour soi, et qu’on ne gagne jamais : souvent, quand on atteint ce qu’on pensait vouloir, on ne trouve pas la paix pour autant.
Sans cap, on se retrouve à manquer de recul. Ce n’est pas qu’on ne s’interroge pas sur ses envies et ses besoins, c’est juste qu’ils nous semblent difficiles à formuler, et surtout, qu’ils bougent constamment en fonction de notre état émotionnel, physique ou mental du moment.
Si on se sent en insécurité financière, on va chercher la sécurité. Si on se sent floué, on va chercher la réparation. Si on se sent fragile, on va chercher la stabilité. On se lance dans des side quests qui nous font oublier la quête initiale, et perdre notre énergie dans la mauvaise direction.
Ces objectifs flous, inexistants ou pas assumés ont tous une chose en commun : ils sont extérieurs. Parce qu’on ne les a pas fixés soi-même, ils dépendent d’autre chose que nous : du contexte, de l’image qu’on veut projeter, des autres. Résultat, on se retrouve à placer toute sa valeur sur une réussite aléatoire et qui ne dépend pas de nous. Ce que ça crée, c’est un sentiment d’échec permanent, un besoin vital de finir un jeu… sans niveau final.
Quand on ne définit pas ce qui compte vraiment pour nous… ce qui compte est parfois la première chose qu’on sacrifie dans la quête du “toujours plus”. Quand le “toujours plus” de la levée se mue en quête d’une autre levée, d’un exit, puis parce que l’exit ne nous a pas satisfaits, puis dans le fait de tout recommencer encore et encore, plus loin, plus grand… on peut se retrouver, au passage, à laisser tout le reste de côté. Sa vie perso, ses potes, son conjoint, sa famille, ses passions… On peut se retrouver à proclamer que ce qu’on voudrait le plus au monde, c’est passer du temps avec sa famille tout en faisant tout, absolument tout pour que ça soit impossible.
Quand on se ment sur ce qu’on souhaite, on ne trouve de plaisir ni dans la quête ni dans le résultat. Par exemple, très souvent les mêmes personnes qui sont des piles électriques adorant faire des dizaines de choses à la fois, se sentir stimulées et sollicitées… disent pourtant rêver de tout arrêter, de déconnecter, de ne rien faire et de profiter de la vie. C’est une dissonance impossible à résoudre, parce que le but est non seulement difficile à atteindre, mais en prime incohérent avec ce qu’elles sont : à la seconde où elles auront trop de temps pour elles, elles partiront en toupie.
Quand on ne sait pas ce qu’on veut, on peut se retrouver à vivre pour des fantasmes. Par exemple, le fantasme de l’exit, dont on a déjà parlé dans notre article sur le sujet. Par exit, on n’entend même pas forcément une revente, mais juste un exit social : un but flou et lointain, qu’on est incapable de vraiment définir… tout ce qu’on sait, c’est qu’on aura gagné. Il y aura un avant/après. Soudain, d’un coup, tous nos problèmes vont disparaître.
On a vu plein de dirigeants atteindre cet exit et ne pas trouver satisfaction. Soudain, ils ont tout, mais résultat, tout perd de sa saveur. La grande libération promise n’arrive pas, et même pire : plutôt que de se sentir enfin satisfaits, ils ressentent une immense vacuité. Ils se retrouvent face à ce qu’ils ont sacrifié pour arriver là, à réaliser que ce n’est finalement peut-être pas ça qu’ils voulaient, alors que tout autour d’eux leur crie qu’ils devraient être heureux. C’est un moment parfois terrible, qui peut amener à prendre de très mauvaises décisions, comme de lâcher toutes ses billes et se relancer dans la course pour essayer de ressentir quelque chose à nouveau.
Un mauvais objectif, ça ne motive pas. On peut réussir à avoir de l’énergie, à se lever le matin… Mais petit à petit, parce qu’on ne rame pas dans la direction qu’on veut, on dépense plus d’énergie qu’on en accumule. On s’enferme dans un quotidien asservissant, qui nous empêche de penser. Et quand on se dévoue pour des objectifs qui ne sont pas les nôtres, on s’épuise, et les obstacles deviennent de plus en plus insurmontables.
C’est ce qu’on voit, par exemple, ces temps-ci dans le tennis. L’une après l’autre, des jeunes pépites du tennis craquent (et, chose nouvelle : osent en parler). Ce qu’on retrouve dans leurs témoignages, c’est un sentiment de perte de sens, chez des jeunes qui, dès leur enfance, ont été poussés à sacrifier leur vie entière pour un sport qu’ils aiment mais des objectifs qui ne leur appartiennent pas. Par exemple, Caroline Garcia, qui explique lorsqu’elle annonce l’arrêt anticipé de sa saison 2024 :
Je suis épuisée par l’anxiété, les crises de panique, les larmes avant les matchs. Fatiguée de manquer des moments en famille et de ne jamais avoir un endroit que je peux vraiment appeler chez moi. Je suis fatiguée de vivre dans un monde où ma valeur est mesurée par les résultats de la semaine dernière, mon classement, ou mes fautes directes.
Gagner ne procure plus de satisfaction ; juste le soulagement que ce soit fini.
Ou Mathilde Armitano, qui explique :
Tu sens que tu rends fiers les gens que tu aimes. Tu es l’espoir du tennis français et tu finis par jouer pour les autres. Ça va de l’intérieur vers l’extérieur plutôt que l’inverse.
S’enferrer dans un quotidien harassant pour un objectif flou, c’est la route vers le craquage.
En prime, la (dé)motivation du dirigeant ruisselle sur la boîte. Incarner, inspirer, c’est son rôle. Si son quotidien est un combat, le dirigeant perd cette capacité à motiver les autres.Ok, on a parlé des risques, il est temps de remonter la pente. Maintenant qu’on a montré les limites des mauvais objectifs, voici le moment de définir ce que c’est, un bon objectif.
Vous nous connaissez : on adore décevoir. Là normalement, c’est le moment où un coach balance un concept sexy, idéalement en anglais, et une méthode brevetée en 5 étapes avec bien sûr un Notion à remplir et une chaîne de mails motivationnels proposant de petits exercices.
Et c’est évidemment l’opposé de ce qu’on va faire. Parce qu’on va aligner un paquet de mots pas très disruptifs, accrochez-vous. Voici notre définition :
Eh bah voilà. C’est à peu près tout. On va détailler un peu, mais tout y est. Ça a l’air de rien comme ça, mais en réalité, ça va à l’encontre de tout ce qu’on imagine être un objectif acceptable pour un dirigeant. Regardez plutôt :
Un chemin : c’est le premier retournement. Passer d’un objectif flou et surtout, forcément lointain, à un processus qui commence maintenant. Qui a des effets maintenant. Qui change la vie maintenant. Ça n’empêche pas de se projeter vers l’avenir, de définir des paliers. Mais ça empêche de sacrifier son bien-être aujourd’hui pour une carotte hypothétique demain.
Qu’on choisit : nous, pas quelqu’un d’autre. Comme le disait Mathilde Armitano, un objectif qui motive, ça vient de l’intérieur, pas de l’extérieur. Ça paraît banal, et pourtant, c’est à la fois extrêmement difficile (est-ce qu’il y a plus difficile que de savoir ce qu’on veut vraiment dans la vie ?) et révolutionnaire, parce qu’un chemin qu’on choisit c’est ce qui nous fait refuser la pression, les injonctions et le déterminisme de l’extérieur.
Qui nous fait du bien au quotidien : un bon objectif, ça fait du bien maintenant, pas plus tard. Ce n’est pas une promesse que tout va se régler par miracle dans l’avenir, mais justement l’idée qu’on peut commencer à se créer le quotidien qu’on veut dès aujourd’hui. C’est un renversement total : plutôt qu’une ligne d’arrivée, un objectif peut aussi être quelque chose qu’on préserve au quotidien. Si l’objectif c’est l’équilibre, la joie, ou l’apprentissage, alors on peut l’atteindre un jour et pas le lendemain. Mais plutôt que de regarder au loin, ce qu’on regarde, c’est son quotidien. Le but devient alors de durer, pas de courir pour courir.
En réalité, même si un objectif de dirigeant est forcément lié à sa boîte, il ne s’y arrête pas. Il implique de se demander ce que sa boîte peut lui permettre dans sa vie, en prenant en compte sa vie dans son ensemble.
C’est là, et seulement là que le “toujours plus” devient autre chose qu’une fuite en avant. Car on peut chercher “toujours plus” d’équilibre, de qualité de vie, de relations enrichissantes, de passions et de joie. C’est un “toujours plus” qui se défait de ses œillères et voit la vie comme un matériau composite, qui ne peut être solide que si on trouve un équilibre entre tous ses composants.
Ah, et un petit point, au cas où vous seriez en train de vous dire que c’est super Bisounours tout ça, que ça ne respire pas assez le business à votre goût. On va être un peu directs : les dirigeants ont une responsabilité plus grande que la moyenne dans le fait de se fixer des objectifs clairs et honnêtes. Parce que, on l’a dit, leur état, leur motivation et leur alignement ruissellent sur l’état et la performance de la boîte. Également parce qu’il n’y a pas de bonne stratégie de boîte sans un objectif clair. Aussi, parce que ramer dans le mauvais sens, c’est l’assurance d’aller droit dans le mur et d’épuiser son énergie et celle des autres au passage. On parle ici d’objectifs personnels, mais tout est lié à la boîte. Si votre objectif, c’est de trouver l’équilibre, ça ne veut pas dire abandonner la croissance : aujourd’hui, il faut croître pour rester à l’équilibre. Tout ce que ça veut dire, c’est d’abandonner la croissance pour la croissance. Si votre objectif c’est juste de “cartonner”, super, mais c’est un moyen : vous n’avez pas encore défini la fin.
Et si vous pensez toujours que tout ça est très Bisounours, ou très “décroissant en tongs dans son potager”, laissez-nous en remettre une couche : faire ce travail est difficile, mais en prime c’est risqué.
Se poser la question de ce qu’on veut vraiment, c’est ouvrir un carton qu’on a parfois fourré au grenier sous douze autres cartons et une couche épaisse de poussière collante. C’est parfois tirer un fil vertigineux, et commencer à se poser des questions éminemment taboues, comme “si je rêve autant d’exit, que tout s’arrête… est-ce que c’est parce qu’au fond, je n’aime pas tant que ça ce que je fais ?” C’est souvent se mettre à écouter cette petite voix qu’on a fait taire pendant très longtemps. Ça peut impliquer d’admettre que ça ne va pas alors qu’on proclamait à qui veut l’entendre que tout roulait. C’est parfois avoir l’immense courage, en choisissant son chemin, d’aller à l’encontre de ce qu’attendent de nous notre cercle social, nos proches ou notre famille.
C’est terrifiant, et franchement : ce n’est pas recommandé à tout le monde. Nous, on travaille avec des dirigeants qui savent que l’introspection est nécessaire. Qui vivent avec la menace de crasher leur boîte, et savent qu’il est de leur responsabilité d’activer tous les leviers à leur dispo pour performer. Qui savent que leurs angles morts peuvent pénaliser la santé de leur boîte.
Mais c’est coûteux. On le sait. C’est important, dans ce travail, d’être accompagné. Si vous avez envie d’y réfléchir, parlons-en.
Mais ce qui se passe, en revanche, quand on a trouvé un chemin qui est le nôtre et qu’on le suit, vaut largement les efforts déployés.
Il y a comme une sensation assez instantanée de détente et de légèreté. Une capacité à célébrer les paliers qu’on atteint, plutôt que de regarder sans cesse vers l’avant. Une satisfaction à ne pas mesurer sa valeur à quelque chose d’inaccessible. Un quotidien dans lequel on peut se sentir bien et qu’on n’a plus envie de fuir.
Oui, c’est une sensation plutôt qu’un tableau de résultats-clés. Une sensation qui nous guide pour se créer la vie qu’on veut, suivre le chemin qui nous va, même s’il ne ressemble à aucun autre.
Bien sûr que les objectifs peuvent évoluer dans le temps en fonction du contexte et de notre progression personnelle.
Bien sûr aussi que tout ça est un chemin de doute, fait d’essais et d’erreurs, et de recentrages. On est entre nous, en cette fin d’article, alors on peut vous le dire : ce qu’on vient de vous raconter… on en est les clients aussi. Tous les deux, chaque jour, c’est une réflexion que nous menons sur nous-mêmes et l’un avec l’autre. Et parfois on y arrive, parfois pas. C’est aussi pour ça qu’on parle d’un chemin : on n’arrive jamais totalement à destination, mais ce qui compte, c’est de sentir que la direction est bonne pour nous.
Ce qu’on peut vous dire, c’est qu’en arrêtant de courir vers un but flou, on découvre que le chemin peut être agréable en lui-même.
Félix et Jean
Cet article vous a donné envie de vous lancer sur ce chemin complexe et périlleux ? Ou une autre question vous préoccupe en tant que dirigeant ?
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